La Côte d'Ivoire que je ne veux plus...


Assalé Tiemoko Antoine


La Côte d'Ivoire que je ne veux plus...    Oui, nous nous préparons à gouverner. Oui, nous gouvernerons aussi ce pays pour prolonger les bonnes œuvres qui ont été réalisées par les devanciers mais aussi pour répertorier  et enterrer les contre-valeurs qui ont été construites par les devanciers et qui ont poussé les Ivoiriens les uns contre les autres. Chacun de nous doit se poser cette petite question: Quel modèle de société voulons nous laisser en héritage à nos enfants et aux générations futures? Une société de violences où les médiocres et leurs muscles triomphent ou une société de valeurs où seul compte le mérite individuel et collectif ?  On trouvera toujours des bailleurs de fonds qui ne sont pas et ne serons jamais des philanthropes, pour nous prêter de quoi reconstruire physiquement ce pays que nous nous acharnons à détruire depuis bientôt 30 ans. Mais on n'aura jamais assez de moyens pour reconstruire les vies brisées à cause de la politique, les vies détruites à cause de la politique, les esprits obscurcis  par la haine des autres et le crime.  La politique, on la fait pour que les gens vivent mieux, dans une société où nul n'est au-dessus de la loi et où nul n'est en dessous aussi. Oui, dans quelques mois, dans quelques années, en tout cas dans un temps pas si loin à l'échelle humaine, nous gouvernerons, aussi, ce pays. C'est pour cela que nous nous  exprimons aujourd'hui, en tant que journaliste, en tant que citoyen, sans aucun mot de haine et d'exclusion, sans être neutre mais en restant indépendant dans les actes et dans la tête, en restant libre et maîtres de nous même. C'est le choc des idées et la diversités des opinions dans un environnement de paix qui fera avancer le pays et non le choc des mots chargés de haine et d'insultes. A la fin de chaque journée, quand nous avons fini de nous agiter sur les réseaux sociaux, de nous insulter et de régner dans ce monde virtuel, dans cette enveloppe d'illusions et de bravoure fictive, la réalité nous rattrape quand nous rentrons chez nous. Nous réalisons que nos petits frères que nous avons laissés à la maison sont toujours au chômage, à bientôt 40 ans et que leur horizon s'assombrit de jour en jour. Nous découvrons que nous-mêmes, sommes encore au chômage à bientôt 50 ans et dans 10 ans, nous serons à la retraite sans avoir eu un premier travail rémunéré dignement. Nous découvrons que les parents qui, au village, ont sacrifié leur santé dans de rudes travaux champêtres pour nous scolariser, n'arrivent plus à se soigner et meurent dans le dénuement le plus total sans jouir un seul jour du bonheur qu'ils étaient en droit d'attendre de leur progéniture. Nous découvrons que bien que, au chômage, nous avons des enfants à qui nous sommes en train de donner une éducation familiale sommaire et fragile parce que nous avons noyé la bonne éducation que nos parents nous ont donnée, dans la haine que des politiciens manipulateurs et sans vision, en plus, ont réussi à installer dans nos têtes. Et tous ces constats devraient normalement nous conduire à nous interroger, avant de nous coucher : - En quoi avons  été utiles aujourd'hui à ceux qui nous ont mis au monde ? -Comment vivent-ils ? Qu'ont ils mangé aujourd'hui ? Dans quel genre de maison dorment ils ? - En quoi avons nous été utiles aujourd'hui à l'ensemble de nos parents au village ? - En quoi avons nous été utiles aujourd'hui à notre commune, à notre département, à notre région, à notre pays ? - Quelle a été aujourd'hui notre contribution pratique et concrète à l'avancée de notre pays ? Pendant 8 ans, j'ai consacré, chaque jour,   18 heures sur 24 de ma vie, à faire des enquêtes parfois très risquées pour révéler des scandales de gouvernance et en huit ans, les gens de bonne foi peuvent le reconnaître, l'organe de presse que j'ai fondé, l'éléphant déchaîné, a été au cœur de toutes les grandes révélations sur les scandales de gouvernance.  Et puis, un matin-le scandale des véhicules sans dédouanement, révélé par mon journal, impliquant des artistes, des grands hommes de Dieu, des politiques de tous les bords dont certains viennent de déclarer leur candidature à la présidentielle pour nous gouverner alors que leur vraie place est en prison-m'a permis de réaliser à quel niveau de pourrissement était arrivé notre pays et comment il était absolument impossible de faire changer rapidement les choses à partir de simples écrits qui créent de l'émotion, juste le temps de la lecture et puis quelques minutes plus tard, plus rien ne se passe et gaiement, les choses reprennent leur cours normal dans le meilleur des mondes. Combien d'Ivoiriens ont été menacés de licenciements ou de mort parce qu'ils ont été soupçonnés d'être les sources d'information de l'éléphant déchaîné ? Combien d'Ivoiriens ont perdu leur travail parce qu'ils ont été soupçonnés d'être les informateurs de l'éléphant déchaîné ? Combien de fois les locaux de l'éléphant déchaîné ont été cambriolés sans que les cambrioleurs, jamais n'emportent un ordinateur ou une imprimante mais en consacrant leur temps à s'acharner uniquement sur mon bureau pour y dérober chaque fois, uniquement des documents liés à la constitution de l'entreprise ? Pourquoi, en huit ans, j'ai été obligé de déménager à quatre reprises en obligeant mes enfants à changer d'école chaque fois ?  Oui, c'est vrai, avec des révélations, on peut provoquer quelques frémissements dans quelques esprits, mais ce peuple n'est pas encore prêt à demander des comptes à ses dirigeants, il n'est pas encore prêt à se projeter dans les valeurs et dans l'avenir, il est juste encore et majoritairement, au stade de la célébration et de la déification de ses dirigeants. Trente ans de conditionnement à la mort et non à la vie, ne peuvent pas être ébranlés en quelques années par des articles de presse.  Des cadres du RHDP pillent des caisses de l'Etat ? Vous trouverez des milliers de gens pour vous répondre que c'est normal, parce que ceux qui étaient là avant ont fait pareil, "circulez messieurs , y a rien à voir, c'est notre tour." Quand des cadres du FPI pillaient les caisses de l'Etat, il se trouvait des gens pour répondre que c'était pareil sous le PDCI, "circulez messieurs, y a rien à voir, c'est notre tour". Aujourd'hui le PDCI qui a été accablé par tous, veut revenir pour redéfinir sa notion de "on ne regarde pas dans la bouche de celui qui grille les arachides. Voilà le visage de la société dans laquelle nous vivons, la société que les devanciers nous ont laissée en héritage. J'étais en prison, dans le même bâtiment que les ex-dirigeants de la filière café cacao. J'ai passé de longues heures à échanger avec quelques-uns, y compris certains qui sont morts avec leurs secrets. J'ai eu accès aux procès-verbaux d'audition faites par la justice dans ce scandale resté impuni. J'ai eu accès aux copies de dizaines de chèques portant sur des milliards et reversés sur des comptes bien identifiables à l'interne et à l'externe. Et je sais jusqu'à quel niveau de l'Etat, les ressources des paysans ont été braquées et pillées. Les plus grands voleurs ne sont pas toujours ceux qu'on désigne à la vindicte populaire.  Que faire devant cette situation ? Rester dans les incantations virtuelles  ou descendre sur le terrain pour travailler à la construction, à la base, d'une nouvelle société ? Pour travailler à la prise de conscience des populations intoxiquées jusqu'au délire dans certaines zones ? Récupérer démocratiquement quelques outils de prises de décisions publiques pour insuffler le changement attendu ? C'est ce que j'ai décidé de faire sur le terrain et je ne quitterai plus ce terrain. Quel bonheur en effet, que de lire la joie sur le visage des populations d'un village parce qu'on y a installé juste quelques lampadaires solaires pour lutter contre les ténèbres ? Quel bonheur que de voir des populations d'un village sauter de joie parce qu'on y a apporté de l'eau potable ? Ces petites choses auxquelles elles ont terriblement droit mais qu'elles n'avaient pas depuis l'indépendance ?  Quel bonheur que de voir des populations danser parce qu'on leur a apporté ces petites choses qui font la différence, qui impactent positivement leur vie, leur cadre de vie et auxquelles elles ont droit mais qu'elles n'avaient pas depuis 60 années ? C'est décidé. J'y suis, j'y reste. Pour ce qui compte réellement. La transformation, par l'engagement démocratique, sur le terrain, de la vie et du cadre de vie des gens. Mais, et L'Éléphant déchaîné ? Eh bien, il appartient exclusivement à son fondateur et aux journalistes qui y travaillent. Ils ont été formés pour prendre la relève. Et je leur fait confiance. Et ils savent que je ne tolère aucun travers.

Assalé Tiemoko Antoine Journaliste, maire de Tiassalé. Le sens d'un engagement, en quelques petites phrases.

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